Quand l'Élysée espionnait en secret journalistes, avocats et une actrice de cinéma
Au cœur du palais présidentiel, une cellule secrète. Sa mission officielle : la lutte antiterroriste. Sa mission réelle : écouter, en secret et souvent illégalement, des journalistes, des avocats, des écrivains, des opposants, et même une célèbre actrice. Trois mille conversations. Cent cinquante personnes sur écoute. Au sommet : le président de la République lui-même.
Voici l'affaire des écoutes de l'Élysée.
ACTE I — La cellule
Nous sommes au début des années 80, sous le premier septennat de François Mitterrand. Après une vague d'attentats, le président crée à l'Élysée une cellule présentée comme antiterroriste. Mais cette unité déborde très vite de sa mission.
Entre janvier 1983 et mars 1986, elle met sur écoute, dans le plus grand secret, un grand nombre de personnes. Les initiés appellent ces écoutes « les bretelles du président ». Au total : près de trois mille conversations, concernant cent cinquante personnes directement ciblées, et les noms de quelque deux mille individus seront fichés.
ACTE II — Les cibles
Qui espionne-t-on ? Pas vraiment des terroristes.
Sur les écoutes figurent des journalistes, dont un célèbre journaliste du Monde, des avocats, des hommes d'affaires, un écrivain connu, des hommes politiques. Et même une actrice de cinéma célèbre. Des salles de rédaction entières sont visées.
Pourquoi ? Souvent pour protéger des secrets d'État, mais aussi des secrets personnels du président, des affaires gênantes, des indiscrétions à étouffer. Une part significative de ces écoutes n'a aucune justification liée à la sécurité nationale. C'est un cabinet noir, qui agit dans l'ombre du palais, en marge de la loi.
ACTE III — La révélation
Le secret finit par fuiter. En mars 1993, Le Canard enchaîné lève le voile, bientôt suivi par Libération, qui publie des comptes rendus de ces écoutes illégales.
La France, stupéfaite, découvre l'existence de ce cabinet noir au cœur même de la présidence. Les personnes espionnées portent plainte. Et la justice, lentement, s'empare du dossier.
CONCLUSION — La sentence
Le procès aboutit le 9 novembre 2005, plus de vingt ans après les faits. Le tribunal condamne sept anciens collaborateurs du président.
Mais le verdict contient une phrase qui résonne comme un coup de tonnerre posthume. François Mitterrand, mort en 1996, y est désigné comme « l'inspirateur et le décideur de l'essentiel ». Autrement dit : le président lui-même était au cœur du système. Mais la mort l'avait mis, pour toujours, hors d'atteinte de ses juges.
Cette affaire a révélé une tentation aussi vieille que le pouvoir : utiliser les outils de l'État, censés protéger les citoyens, pour surveiller ceux qui dérangent. Un cabinet noir, au sommet d'une démocratie. Et la preuve que, parfois, la justice arrive, mais trop tard pour le principal responsable.