Comment une poignée de fichiers a révélé les secrets de la première puissance mondiale
Une vidéo d'hélicoptère de combat. Des centaines de milliers de documents militaires secrets. Un quart de million de câbles diplomatiques confidentiels. Et derrière tout ça, un site qui se donne pour mission de tout publier, et une jeune analyste de l'armée américaine qui décide de tout livrer.
Voici l'affaire WikiLeaks.
ACTE I — La promesse de transparence
[Ton narratif.]
WikiLeaks est fondé en 2006 par un informaticien et militant australien, Julian Assange. Sa promesse est radicale : offrir une plateforme où n'importe qui peut publier, de façon anonyme, des documents confidentiels que le public, selon lui, a le droit de connaître. Une arme de transparence contre les secrets des puissants.
Pendant quelques années, le site reste discret. Jusqu'à ce qu'une source lui livre un trésor.
ACTE II — « Collateral Murder »
En avril 2010, WikiLeaks publie une vidéo qui fait le tour du monde. Elle s'intitule « Collateral Murder », meurtre collatéral, en réponse au terme « dommages collatéraux » employé par l'armée.
On y voit, filmées depuis un hélicoptère de combat américain, les images d'une frappe aérienne menée à Bagdad en juillet 2007. La frappe tue plusieurs civils, dont deux journalistes de l'agence Reuters. Les images, glaçantes, provoquent l'indignation à l'échelle internationale.
La source de cette fuite : Chelsea Manning, connue à l'époque sous le nom de Bradley, jeune analyste du renseignement de l'armée américaine. Et elle ne s'arrête pas là.
ACTE III — Le déluge
Au cours de l'année 2010, WikiLeaks déverse une masse de documents sans précédent : des dizaines de milliers de rapports militaires sur les guerres d'Irak et d'Afghanistan. Puis, en novembre, le coup de grâce, environ 250 000 câbles diplomatiques américains, des communications confidentielles entre le département d'État et ses ambassades partout dans le monde.
C'est un séisme diplomatique. Les coulisses du pouvoir américain s'étalent au grand jour : tractations secrètes, jugements peu flatteurs sur des dirigeants étrangers, manœuvres pour isoler certains pays. Elle reste, aujourd'hui encore, parmi les plus grandes fuites de données gouvernementales de l'histoire.
CONCLUSION — Le prix de la fuite
Pour les deux protagonistes, l'addition sera lourde.
Chelsea Manning, identifiée après s'être confiée à un interlocuteur qui la dénoncera, est arrêtée, jugée, et condamnée en 2013 à trente-cinq ans de prison. Le président Obama commuera sa peine, et elle sera libérée en 2017.
Julian Assange, lui, est visé par une enquête américaine sur le fondement de la loi sur l'espionnage. Pour échapper à une extradition qu'il redoute, il se réfugie sept ans dans l'ambassade d'Équateur à Londres. Arrêté en 2019, il livrera une longue bataille judiciaire, avant de plaider coupable et de retrouver, enfin, la liberté et son Australie natale.
L'affaire WikiLeaks a posé une question qui n'est toujours pas tranchée : où s'arrête le droit du public à savoir, et où commence le secret légitime d'un État ? Héros de la transparence pour les uns, dangereux irresponsables pour les autres, Assange et Manning ont surtout montré qu'un seul clic peut faire trembler la première puissance du monde.