Le majordome, les enregistrements, et l'affaire qui remonta jusqu'à l'Élysée
La femme la plus riche de France. Un photographe mondain à qui elle offre, au fil des ans, des cadeaux dont le montant approche le milliard d'euros. Une fille qui s'inquiète. Et un majordome qui, en cachette, place un dictaphone sous un meuble.
De ces enregistrements clandestins va jaillir un scandale qui éclaboussera jusqu'au sommet de l'État.
Voici l'affaire Bettencourt.
ACTE I — L'amitié à un milliard
Liliane Bettencourt est l'héritière de L'Oréal — l'une des plus grandes fortunes du monde. Veuve depuis 2007, âgée, immensément riche.
Dans son entourage gravite un homme : François-Marie Banier, photographe, écrivain, figure de la haute société parisienne. Une amitié intense les lie depuis des années. Une amitié coûteuse : au fil du temps, Liliane Bettencourt couvre Banier de « cadeaux » — œuvres d'art, assurances-vie, liquidités — dont le montant cumulé finit par approcher le milliard d'euros.
Pour sa fille unique, Françoise Bettencourt-Meyers, c'est trop. En décembre 2007, après la mort de son père, elle porte plainte pour abus de faiblesse, persuadée que des proches profitent de l'état de sa mère.
ACTE II — Le dictaphone sous la feutrine
L'affaire bascule grâce à un personnage inattendu : le majordome de Liliane Bettencourt, Pascal Bonnefoy. Il dit ne plus supporter de voir sa patronne « se faire abuser par des gens sans scrupules ».
Alors, en 2009 et 2010, il fait quelque chose d'extraordinaire : il cache un dictaphone sous une feutrine, sur un meuble du premier étage de l'hôtel particulier de Neuilly. Et il enregistre. Vingt-et-une heures de conversations privées, transférées sur 28 CD, remises à la fille, puis à la police.
Le contenu est explosif. On y entend parler de comptes cachés en Suisse, d'une île aux Seychelles, d'une fortune qui échappe au fisc. Et l'on devine des connexions avec le monde politique.
ACTE III — L'affaire d'État
Quand Mediapart publie des extraits de ces enregistrements, l'affaire d'héritage familial devient une affaire d'État.
Car les bandes, et le témoignage d'une ancienne comptable, suggèrent un possible financement illégal : de l'argent liquide qui aurait été remis pour la campagne présidentielle de 2007. Le nom d'un président en exercice est cité. Celui d'un ministre du Budget, par ailleurs trésorier du parti au pouvoir, aussi. On parle d'immixtions politiques jusque dans l'enquête judiciaire.
L'affaire d'abus de faiblesse a accouché d'un séisme politique.
CONCLUSION — La sentence
Les procédures dureront près de dix ans. Le bilan judiciaire est contrasté.
Sur le volet politique, les grands noms s'en tirent : l'ancien président bénéficie d'un non-lieu en 2013 ; l'ancien ministre du Budget est relaxé en 2015.
Sur le volet abus de faiblesse, en revanche, la justice frappe. En mai 2015, le tribunal de Bordeaux insiste sur « la particulière vulnérabilité » de Liliane Bettencourt, « à la merci d'hommes en qui elle plaçait sa confiance ». François-Marie Banier est condamné en première instance à trois ans de prison — dont une partie ferme — 350 000 euros d'amende, et 158 millions d'euros de dommages et intérêts. Le gestionnaire de fortune de l'héritière est lui aussi condamné.
Mais en appel, le 24 août 2016, la cour de Bordeaux revoit sa copie. La peine de Banier est portée à quatre ans de prison, intégralement avec sursis, l'amende relevée à 375 000 euros — et surtout, la somme astronomique de 158 millions d'euros de dommages et intérêts est entièrement annulée par les juges. C'est ce verdict d'appel qui constitue l'issue définitive, financièrement bien plus favorable à Banier.
Liliane Bettencourt, placée sous tutelle, s'éteindra en 2017.
Cette affaire aura tout réuni : l'argent, la vieillesse, la trahison, et le pouvoir. Mais elle laisse une leçon glaçante : la plus grande fortune de France n'a pas suffi à protéger une vieille dame de ceux qui l'entouraient. L'argent attire toujours plus d'argent — et parfois, des prédateurs.