Comment un article de presse a fait dérailler une présidentielle
Janvier 2017. Il est le grand favori de l'élection présidentielle. Tous les pronostics le donnent gagnant. Sa réputation : la rigueur, la probité, l'homme intègre dans un monde politique corrompu.
Et puis un hebdomadaire satirique publie un article. Une seule question : sa femme a-t-elle vraiment travaillé pour l'argent public qu'elle a touché ?
En quelques semaines, le favori devient un homme fini. Voici le Penelopegate.
ACTE I — L'homme intègre
À l'automne 2016, François Fillon crée la surprise. L'ancien Premier ministre remporte haut la main la primaire de la droite et du centre. Le voilà candidat à la présidentielle de 2017, et surtout, le grand favori. Face à une gauche affaiblie, beaucoup le voient déjà à l'Élysée.
Sa marque de fabrique ? L'intégrité. Fillon se pose en homme propre, rigoureux, presque austère. Il ira jusqu'à lancer, en visant ses rivaux : qui pourrait imaginer le général de Gaulle mis en examen ? La probité comme étendard.
C'est précisément cet étendard qui va lui être fatal.
ACTE II — L'article
Le 25 janvier 2017, Le Canard enchaîné publie une enquête. Selon l'hebdomadaire, l'épouse du candidat, Penelope Fillon, aurait perçu au total environ 500 000 euros sur plusieurs années — comme assistante parlementaire de son mari, puis de son suppléant, et comme conseillère littéraire à la Revue des deux Mondes.
Le problème : rien ne semble attester d'un travail réel. Penelope Fillon, discrète, avait elle-même confié à un journal qu'elle n'avait jamais été mêlée à la vie politique de son mari. Le soupçon est lancé : et si ces emplois étaient fictifs ? De l'argent public versé pour un travail qui n'existait pas.
Le jour même, le parquet national financier ouvre une enquête. Et le 1er février, le Canard enfonce le clou : les seuls contrats parlementaires dépasseraient désormais 830 000 euros — le million d'euros étant franchi en ajoutant les honoraires de la revue.
ACTE III — L'entêtement
C'est une bombe en pleine campagne. Le journalisme d'investigation se retrouve au cœur de la présidentielle.
Une partie de son propre camp le lâche, le pousse à se retirer. Mais Fillon s'accroche. Il dénonce un complot, un « cabinet noir », une chasse à l'homme destinée à l'abattre. Il refuse de renoncer, même après sa mise en examen en mars. L'homme qui demandait qui pouvait imaginer de Gaulle mis en examen est désormais lui-même mis en examen — et candidat.
Le verdict des urnes tombe le 23 avril 2017 : éliminé dès le premier tour. Le favori a perdu.
CONCLUSION — La sentence
La justice, elle, prend le relais. En 2020, en première instance, François Fillon est condamné à cinq ans de prison dont deux ferme, une lourde amende et dix ans d'inéligibilité. Penelope Fillon est également condamnée.
L'affaire rebondit en appel : en 2022, la peine est ramenée à quatre ans dont un ferme. Puis la Cour de cassation estime la prison ferme mal justifiée. Lors d'un nouveau procès, en 2025, la peine est finalement fixée à quatre ans de prison avec sursis, 375 000 euros d'amende et cinq ans d'inéligibilité.
Fillon parlera, lui, d'une « blessure morale », convaincu d'avoir été traité « d'une manière un peu particulière » parce qu'il était candidat à la présidentielle.
L'homme qui avait fait de la probité son arme aura été abattu par un seul article — et par cette règle implacable de la vie publique : on n'est jamais aussi durement jugé que sur la vertu qu'on prétend incarner.