Croc'Philo #2 - La Voix - lundi 12/10/20

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DE QUOI LA VOIX EST-ELLE LE SENS?

Bonjour Annely, bonjour à tous!                                      

Vous qui nous rejoignez, je vous souhaite la bienvenue, et je suis ravie de retrouver ceux qui parmi vous, avez accepté mon invitation à philosopher, lancée ici même, il y a deux semaines, sur les ondes de Radio G!

Aujourd’hui, pour ce deuxième Croc’Philo, on va s’intéresser à la voix… Ses sons, ses sens et à tout ce que la voix a à nous dire…

C’est vrai qu’ici dans le studio, et pour vous, qui nous écoutez en voiture, à la maison ou au travail... On est bien placé pour aborder le sujet, bien calé là, de chaque côté de la radio.

À la radio, la voix est le fil qui nous relie, aux annonces, à l’information, aux chansons, à l’actualité… Mais la voix, c’est aussi pour chacun, le fil de nos souvenirs remontant parfois très loin à l’échelle de nos existences individuelles ou collectives: le souvenir d’une voix familière, d’un être cher disparu depuis longtemps parfois, ou celle, plus socialement partagée d’un.e journaliste, d’un.e acteur.rice ou d ‘un.e chanteur.se qui n’est parfois pas de notre génération, mais que les archives médiatiques ont su implanter dans notre mémoire collective et que l’on reconnaît aux premiers mots.

Puis il y a les voix qu’on aime particulièrement, qui nous porte, nous enveloppe, nous séduis et au contraire, celles qui nous hérissent.

Rarement en tout cas, une voix nous laisse indifférent.e… Et si nous sommes sensibles au grain de la voix, c’est parce-que la voix… C’est du corps; et la matérialité de la voix a une force évocatrice qui s’impose à nos sens et peut, c’est selon, nous glacer ou nous séduire, ou encore faire autorité sur nous.

Même dans une langue qui nous est étrangère, une voix s’inscrit durablement dans notre réalité alors même que ses ondes sonores semblent éphémères. D’ailleurs, la force sensible de la voix est nommée grâce à de nombreuses expressions dans la langue française: nous évoquons une voix chargée d’émotion ou une voix blanche, froide ou chaude… Puis au-delà des mots, nous savons entendre un sourire dans la voix de notre interlocuteur, même quand nous ne le voyons pas. C’est le cas à la radio bien sûr, mais aussi dans nos conversations téléphoniques, ou aujourd’hui, en nos heures de conversations masquées.

Même si aujourd’hui il est vrai, nous remarquons que la place de l’image et de la vidéo gagne du terrain sur la voix nue, et ce même en radio, où les émissions sont de plus en plus souvent filmées. Les vidéos en lignes aussi, sont quasiment toutes sous-titrées désormais, et sont ainsi plus souvent lues qu’écoutées. L’idée étant bien sûr, d’avoir accès à l’image en tout lieu et en toute circonstance, on y sacrifie le son, surtout celui de la voix.

Mais à l’heure où certains dénoncent le port du masque qui étoufferait nos voix, au sens propre comme au figuré, demandons nous ce que la voix dit et fait de nous.

Nous venons d’évoquer sa force sensible, elle est en cela aussi un marqueur de temps, quand elle est vieillissante ou qu’elle nous vient d’une autre époque. Elle est aussi socio-culturellement marquée par les langues et les habitudes qui la façonnent (quand on vit seul ou nombreux au foyer, que l’on travaille dehors ou non, on n’utilise pas sa voix de la même manière). Les habitudes la façonnent car elle est un instrument, nous l’utilisons à des fins variées, mais sa matérialité est l’outil même du travail des comédien.nes, des chanteur.es, des journalistes, des thérapeutes, des soignant.es… On la chauffe, on la pose…

Mais elle n’est pas seulement du son, elle est aussi du sens. De quoi la voix est-elle le sens? Qu’est ce qui lui donne du sens?

Pour Jacques Derrida, en 1967 dans Grammatologie, la voix, c’est de la présence au discours. On reconnaît l’existence de la voix parce qu’elle est porteuse d’un discours, et en quelque sorte, c’est le discours qui nous fait penser l’existence de la voix, qui lui donne du corps. Plus précisément encore, ce qui fait la voix essentiellement, hors du discours, est renvoyé souvent à de l’inarticulé, c’est-à-dire qu’elle serait hors du discours, non porteuse de sens. Pourtant, originellement, rappelle Derrida, la voix est porteuse du sens même de l’être, de l’histoire de l’homme et de la pensée. La voix de la raison, du discours rationnel, appelé le logos en philosophie, n’est pas la seule voix articulée, elle n’est pas la seule dont on peut saisir du sens.

Le risque, ce serait justement de ne retenir que la simple articulation, qui en elle-même, différencierai dans nos représentations l’homme de l’animal; et de réduire ainsi la voix, à une parole qui signe seulement une pensée.

Petite remarque d’ailleurs là-dessus, sur les liens entre les sons articulés et la nature humaine, et sur ce qui fait que la voix est proprement humaine. On peut remonter encore un peu dans le temps jusqu’en 1952, quand Levi-Strauss, dans Race et histoire, commençait à s’élever contre le terme: “barbare” Pour lui, il était important de se rappeler l’origine du mot “barbare”, qui renvoie au son inarticulé du langage des oiseaux, du langage animal en général. Traiter l’autre de barbare, c’est le rejeter hors de l’humanité, mettre en avant son animalité parce qu’on ne comprend pas ce qu’il dit. Cette inarticulation là est donc souvent péjorativement connotée, comme si elle n’était pas humainement acceptable.

Pourtant la voix peut-être inarticulée, elle peut se jouer comme d’un instrument de musique et gagner d’ailleurs par là, la force de transmission d’une émotion, sa véritable portée sensible. C’est ce que l’on rencontre avec la voix des chanteuses et chanteurs qui nous touchent. Et j’aimerai pour l’occasion, parce–que j’aime justement beaucoup sa voix et son travail et aussi parce qu’il sera sur la scène du Chabada le 24 octobre prochain, vous parler et vous faire écouter Bror Gunnar Jansson. Bror Gunnar Jansson est suédois, il est un one man band, ou homme orchestre, ce qui signifie qu’il joue lui même de tous les instruments que l’on entend dans ses morceaux. Son style est ancré dans les racines du blues mais il emprunte des chemins folks aux accents parfois gothiques et aux influences diverses telles que celles de Tom Waits ou de Tinariwen. Le premier extrait que nous allons écouter se trouve sur l’album And the great unknown – part 2 sorti en 2017 et s’intitule: War tuba. On y entend le souffle de Bror Gunnar Jansson car dans ce que vous allez entendre il souffle littéralement dans le micro, d’une respiration commune avec sa guitare. C’est ensuite comme un chuintement qui s’élève, et puis sa voix, qui jallit enfin, tel un feulement animal. Dans War tuba et dans cet album, il s’inspire des deux premières guerres et évoque un certain magnat américain des affaires, aujourd’hui à la tête des Etats Unis (je vous laisse deviner…), s’inspire des chansons des ouvriers des années 40… Au début du morceau donc, c’est la voix inarticulée de Bror Gunnar Jansson qui compose la musique... Soyez attentif.ve, car comme le dira le philosophe Emmanuel Lévinas: le souffle, c’est un son muet qui est la matière première du langage.

Extrait musique

Au-delà de la puissance de musicalité, la voix est aussi l’instrument du philosophe car la philosophie est une science de l’oralité, où la voix, au-delà du discours qu’elle porte, souligne notre rapport au temps et à la mémoire. Platon défend l’oralité face à l’écriture dans le Phèdre, son dialogue consacré à l’amour et l’art de bien parler. Pour lui, la mémoire meurt avec l’écriture, alors que l’homme a besoin, pour connaître, d’un enseignement oral (enseignement que Platon a d’ailleurs reçu de son maître Socrate). L’écriture elle, est muette et figée, il lui manque pour Platon, la pensée qui s’établit elle, dans le dialogue. D’ailleurs, pas besoin de disposer du savoir ou de certitudes pour bien parler, mais d’avoir le souci de la vérité, plus que le souci de persuader l’autre. Ainsi, la parole devient un art du dialogue. Dialogue qui est une ouverture à l’autre grâce à la voix. Et cette évasion hors de la coquille de soi, c’est d’ailleurs, pour revenir à Emmanuel Lévinas, grâce aux différents timbres, à la musicalité de la voix qu’elle se fait. La voix est pour lui, à la croisée du son et du sens, c’est du corps physique qui rencontre la transcendence. C’est une ouverture à l’autre car même quand on ne le voit pas, la voix nous raconte son visage et nous fait reconnaître son humanité. Cette ouverture réciproque à notre humanité, elle est d’ailleurs pour Lévinas la condition de toute morale possible. Alors, n’oublions pas nos visages… Ecoutons-nous...

Ecoutons la radio, écoutons-nous chanter, chantons, racontons-nous des histoires, écoutons des livres audio, allons au théâtre ou à des conférences, parlons-nous, en chair et en os ou au téléphone, et parfois même pour ne rien dire… Ecoutons notre humanité. Et là, maintenant, quelle voix avez vous envie d’écouter?

Je vous propose pour ma part, de terminer en écoutant un deuxième extrait d’une chanson de Bror Gunnar Jansson, de son album sorti cette fois en 2014: Moan snake moan, qui signifie littéralement: le gémissement du serpent. Dans ce morceau, intitulé: William is back, on entend la voix de Bror Gunnar Jansson plus tortueuse et complexe ici, proche du sifflement parfois. Mais ce qui frappe, c’est la force de l’évocation cinématographique de sa voix et de sa musique. Elle donne vraiment à voir des images, et c’est toute l’amérique des années 40 qui vibre et dont l’histoire se dévoile et se raconte en noir et blanc.

Je vous retrouve dans quinze jours et nous parlerons de la philosophie et des femmes…

Extrait musique

Emilie


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