Comment un magazine a payé une fortune pour les faux journaux intimes d'Hitler
Le scoop du siècle. Soixante carnets manuscrits, le journal intime secret d'Adolf Hitler, miraculeusement sauvés d'un avion écrasé à la fin de la guerre. Un magazine paie une fortune. Des historiens prestigieux les authentifient.
Il n'y avait qu'un problème : tout était faux. Écrit dans les années 80, sur des carnets achetés en magasin, vieillis au thé.
Voici l'affaire des faux carnets d'Hitler.
ACTE I — Le faussaire
Au début des années 80, un homme s'active dans son atelier de Stuttgart. Il s'appelle Konrad Kujau, marchand d'antiquités et faussaire de génie. Il a déjà fabriqué et vendu de faux tableaux attribués à Hitler. Maintenant, il vise plus grand.
Patiemment, il fabrique une soixantaine de carnets, imitant l'écriture du dictateur. Pour faire vrai, il achète des cahiers du commerce, teinte les pages au thé pour leur donner un air ancien, cogne les reliures contre des surfaces dures pour simuler l'usure. Et il invente une histoire en or : ces carnets auraient été récupérés dans un avion écrasé en Allemagne de l'Est à la fin de la guerre, puis cachés pendant des décennies.
ACTE II — Le journaliste obsédé
Entre en scène un reporter du grand magazine ouest-allemand Stern : Gerd Heidemann. C'est un passionné, certains diront un obsédé, des reliques nazies. Quand il met la main sur les carnets de Kujau, il y croit. Dur comme fer.
Il convainc sa direction. Et Stern débourse une somme colossale, autour de neuf millions de marks, pour acquérir les carnets. Puis revend les droits de publication à de grands titres internationaux, dont un journal britannique de l'empire Murdoch, pour des sommes énormes.
Ce que personne ne sait encore : Heidemann détourne au passage une partie de l'argent.
ACTE III — L'authentification ratée
Avant de publier, on prend tout de même des précautions. On demande à des experts de comparer l'écriture des carnets avec de vrais documents d'Hitler. Un historien britannique de très grand renom, Hugh Trevor-Roper, est même sollicité, et il les déclare authentiques.
Mais voici la faille délicieuse : les « vrais » documents d'Hitler qui ont servi de référence pour la comparaison avaient eux aussi été fabriqués par Kujau. Le faussaire avait truqué l'étalon de mesure. Forcément, tout concordait.
En avril 1983, Stern annonce triomphalement la découverte. La presse du monde entier s'enflamme.
CONCLUSION — La sentence
L'euphorie dure quelques jours. Pris de doutes, on confie enfin trois carnets à la police scientifique. Le verdict est sans appel : le papier, l'encre, la reliure contiennent des matériaux qui n'existaient pas avant l'après-guerre. Ce sont des faux grossiers.
C'est un désastre. La crédibilité de Stern est ravagée, des rédacteurs en chef démissionnent. Kujau, le faussaire, et Heidemann, le journaliste, sont arrêtés et condamnés à quatre ans et demi de prison chacun. Kujau avouera, en rédigeant par bravade ses aveux dans le style de l'écriture d'Hitler. Plus tard, libéré, il ouvrira une galerie vendant ses « authentiques faux ».
L'affaire est un cas d'école. Comment des journalistes aguerris, des éditeurs sérieux, des historiens prestigieux ont-ils pu se laisser berner par des cahiers vieillis au thé ? La réponse tient en un mot : le désir. Quand on veut très fort qu'une chose soit vraie, parce qu'elle est le scoop du siècle, on cesse, parfois, de bien regarder.