Comment une inconnue a escroqué l'élite de New York en jouant les milliardaires
Hôtels de luxe, jets privés, soirées dans les clubs les plus fermés de Manhattan. Une jeune héritière allemande, fortune de soixante millions, qui fascine le tout-New York.
Sauf qu'elle n'est pas allemande. Pas héritière. Et qu'elle n'a, comme le dira l'accusation, « pas un sou à son nom ».
Voici l'affaire Anna Delvey.
ACTE I — L'invention d'Anna Delvey
Elle s'appelle en réalité Anna Sorokin. Née en Russie, élevée en Allemagne dans une famille modeste — son père a été routier avant de monter une petite entreprise de chauffage. Rien, dans son parcours, ne la destine au gotha new-yorkais.
Mais en arrivant à New York en 2013, elle invente un personnage : Anna Delvey, riche héritière allemande, dotée d'un fonds fiduciaire d'environ soixante millions de dollars. Père diplomate, ou baron du pétrole, selon les versions. Et elle joue ce rôle à la perfection : les bons vêtements, les bons restaurants, les bons codes, les pourboires en liquide qui impressionnent.
Le tout-New York de la mode et de l'art l'adopte. Personne ne pense à vérifier.
ACTE II — Le château de cartes
Le système d'Anna repose sur une illusion permanente. Elle séjourne dans des hôtels de luxe en promettant de payer plus tard. Elle se fait avancer de l'argent par des « amis ». Elle affrète un jet privé. Et surtout, elle vise plus haut : un prêt de 22 millions de dollars pour créer un club privé d'art à son nom.
Pour décrocher ce prêt, elle falsifie des documents financiers. Elle échoue — mais réussit tout de même à obtenir d'une banque un crédit de 100 000 dollars, qu'elle ne remboursera jamais.
Et puis il y a l'épisode resté célèbre : elle entraîne une amie dans un voyage de rêve au Maroc... et lui laisse une facture de plus de 60 000 dollars sur les bras.
Au total, sur quelques mois, elle escroque environ 216 000 dollars en services et en argent.
ACTE III — La chute
Le château de cartes finit par s'écrouler. Les factures impayées s'accumulent, les amis floués parlent, les hôtels réclament. Anna Sorokin est arrêtée en octobre 2017.
Son histoire explose au grand jour en 2018, grâce à un grand reportage du magazine New York. Le monde découvre, fasciné, comment une parfaite inconnue a berné banquiers, hôteliers et élites pendant des mois, simplement en ayant l'air d'être riche.
CONCLUSION — La sentence
Le procès, en 2019, attire l'attention internationale — au point qu'Anna engage une styliste pour ses tenues d'audience, et qu'une séance doit être suspendue à cause d'un désaccord vestimentaire.
Le verdict tombe en avril : coupable de plusieurs vols et escroqueries. En mai, la juge la condamne à une peine de quatre à douze ans de prison, 24 000 dollars d'amende et près de 200 000 dollars de dédommagements. « Je suis stupéfaite par la profondeur de la duperie », déclare la magistrate, estimant qu'Anna avait été « aveuglée par les paillettes et le glamour de New York ».
Elle sera libérée sur parole début 2021, après près de quatre ans. Une série à succès racontera son histoire.
L'affaire Anna Delvey dit quelque chose de troublant sur notre époque : pour escroquer les plus riches, elle n'a pas eu besoin de génie financier. Juste d'une garde-robe, d'un aplomb total, et de cette croyance partagée par tous — que quelqu'un qui dépense comme un riche doit forcément en être un.