L'homme qui a failli faire tomber une des plus grandes banques de France
Un employé de banque, dans un open space comme il en existe des milliers. Un écran, un clavier. Et des positions financières si gigantesques — cinquante milliards d'euros, plus que la valeur de sa propre banque
Comment un seul homme a-t-il pu en arriver là ? Voici l'affaire Kerviel.
ACTE I — Le golden boy discret
Jérôme Kerviel n'a rien d'un loup de Wall Street. Né en Bretagne en 1977, c'est un trader discret, travailleur, entré à la Société Générale en 2000. Il gravit les échelons jusqu'à une salle de marché, où il parie sur l'évolution des indices boursiers.
Et il prend goût au risque. Il engage des sommes de plus en plus folles. Pour échapper aux contrôles, il maquille ses positions : il crée de fausses opérations en sens inverse, falsifie des documents, introduit de fausses données dans les systèmes informatiques de la banque. Sur le papier, tout est équilibré. En réalité, il joue avec le feu.
ACTE II — Cinquante milliards
Fin 2007, début 2008, les positions de Kerviel atteignent un montant proprement hallucinant : environ cinquante milliards d'euros. C'est plus que la capitalisation boursière de la Société Générale elle-même. Un seul homme, au sein de la banque, a engagé davantage que ce que vaut toute l'institution.
Tant que les marchés montent, l'illusion tient. Mais quand ils se retournent, en janvier 2008, en pleine crise financière, le château de cartes s'effondre.
ACTE III — Le débouclage
La banque découvre l'ampleur des positions cachées. Et elle prend une décision brutale : tout liquider, le plus vite possible. Du lundi 21 au mercredi 23 janvier 2008, un seul trader est chargé de déboucler la totalité des positions de Kerviel.
Le timing est catastrophique : les marchés plongent. La vente massive se solde par une perte que la Société Générale chiffre à 4,82 milliards d'euros. Le PDG de la banque qualifie Kerviel de « terroriste ».
Du jour au lendemain, ce trader inconnu devient le visage de la plus grande perte de l'histoire bancaire française.
CONCLUSION — La sentence
Le procès est un duel. La banque dépeint un escroc isolé. Kerviel, lui, jure que sa hiérarchie savait, tolérait, fermait les yeux tant que ça rapportait.
Le 5 octobre 2010, le tribunal tranche : coupable d'abus de confiance, de faux et usage de faux, et d'introduction frauduleuse de données. Peine : cinq ans de prison dont trois ferme, et — vertige — 4,9 milliards d'euros de dommages et intérêts à rembourser à la banque. Une somme qu'un salarié ne pourra évidemment jamais payer.
L'affaire rebondira. En 2014, la Cour de cassation confirme la condamnation pénale mais annule les 4,9 milliards, estimant que la Société Générale avait elle-même commis des fautes ayant favorisé la fraude. Kerviel purgera sa peine, rapidement aménagée sous bracelet électronique.
Cette affaire pose une question qui n'a jamais été vraiment tranchée : un homme seul peut-il faire perdre cinq milliards à une grande banque sans que personne, au-dessus de lui, ne voie rien venir ? Ou bien le système tout entier ne ferme-t-il les yeux que tant que les paris sont gagnants ?