La prodige de la Silicon Valley dont la technologie ne marchait pas
Une seule goutte de sang, prélevée au bout du doigt. Et grâce à elle, des centaines de tests médicaux, instantanés, moins chers, plus précis que jamais. Une révolution qui allait sauver des vies.
C'est la promesse qui a transformé une étudiante de dix-neuf ans en milliardaire, coqueluche de la Silicon Valley.
Sauf que la machine ne marchait pas. Et qu'elle le savait.
Voici l'affaire Theranos.
ACTE I — La nouvelle Steve Jobs
En 2003, une étudiante de dix-neuf ans abandonne l'université Stanford pour monter sa start-up. Son nom : Elizabeth Holmes. Son entreprise : Theranos. Son idée : une machine, baptisée Edison, capable de réaliser des centaines d'analyses médicales à partir d'une simple goutte de sang prélevée au bout du doigt.
Holmes a tout du personnage de légende. Le col roulé noir, comme Steve Jobs. La voix grave. Le regard intense. Le récit parfait de la jeune femme qui va révolutionner la médecine.
Et ça marche — du moins, l'histoire. Theranos atteint une valorisation de neuf milliards de dollars. Au conseil d'administration siègent d'anciens secrétaires d'État, des généraux, des figures du pouvoir américain. Des investisseurs prestigieux misent des fortunes. La machine est déployée dans des pharmacies, proposée à de vrais patients.
ACTE II — Le secret de la machine
Il y a juste un problème. La machine ne fonctionne pas.
L'Edison ne traite en réalité qu'une infime partie des analyses. Et quand elle les fait, les résultats sont truffés d'erreurs. Pour cacher la défaillance, Theranos utilise en douce des machines classiques, achetées dans le commerce et bricolées. Quand on demande à Holmes comment sa technologie peut accomplir de tels miracles, la réponse est toujours la même : c'est un secret industriel, on ne peut pas en révéler le fonctionnement.
Le plus grave, c'est que de vrais patients reçoivent de vrais résultats — faux. Des diagnostics erronés, sur la foi d'une machine qui ne tient pas ses promesses.
ACTE III — Le journaliste qui a tiré le fil
À partir de 2015, un journaliste du Wall Street Journal, John Carreyrou, commence à enquêter. Article après article, il démonte le mythe. Des anciens employés témoignent. La supercherie scientifique apparaît au grand jour. Son enquête deviendra un livre à succès, Bad Blood.
En 2018, la justice fédérale frappe : Elizabeth Holmes et son ancien bras droit — également son ex-compagnon — sont inculpés de fraude. Theranos, l'empire à neuf milliards, s'effondre et disparaît.
CONCLUSION — La sentence
Le procès s'ouvre à l'automne 2021 et dure près de quatre mois. Le 3 janvier 2022, le verdict tombe : Elizabeth Holmes est reconnue coupable de quatre chefs de fraude envers les investisseurs, pour plus de 140 millions de dollars. Elle est en revanche acquittée des accusations de fraude envers les patients.
En novembre 2022, elle est condamnée à onze ans et trois mois de prison. « Je suis dévastée par mes échecs. J'ai ressenti une douleur profonde pour ce que les gens ont traversé », déclare-t-elle en larmes au tribunal. Son ex-compagnon écope, lui, de près de treize ans. Ensemble et solidairement, ils devront verser 452 millions de dollars de dédommagements.
En mai 2023, l'ex-prodige de la Silicon Valley, mère de deux enfants, se présente à la prison du Texas pour purger sa peine.
Ce que l'affaire Theranos a révélé, c'est la puissance d'un récit. Pendant des années, le charisme d'une jeune femme et la promesse d'un avenir meilleur ont suffi à aveugler les investisseurs les plus aguerris, les médias les plus sérieux. Tout le monde