Comment le présentateur le plus respecté de France a inventé un face-à-face avec Castro
Le présentateur du journal le plus regardé de France. Un dictateur communiste légendaire. Et une interview exclusive, diffusée aux heures de grande écoute, qui a fait sensation.
Le seul problème : cette interview n'a jamais eu lieu.
Voici l'histoire d'un trucage qui a ébranlé la confiance de millions de téléspectateurs.
ACTE I — La star du 20 heures
Au début des années 90, Patrick Poivre d'Arvor — PPDA — est une institution. Présentateur du journal de 20 heures de la première chaîne, il est, pendant des décennies, le journaliste le plus regardé du pays, l'un des présentateurs les plus durables au monde. Chaque soir, des millions de Français reçoivent l'actualité de sa bouche. Sa voix, son visage, font autorité.
En décembre 1991, il vise un coup d'éclat : une interview de Fidel Castro, le chef d'État cubain, l'une des figures les plus fermées et fascinantes de la planète. PPDA part à La Havane, accompagné du chef du service étranger de la chaîne.
Il y a juste un détail. Castro refuse de leur accorder l'entretien.
ACTE II — Le montage
La plupart des journalistes seraient rentrés bredouilles. Pas eux.
Sur place, le 16 décembre, Castro tient une conférence de presse internationale, ouverte à de nombreux médias. PPDA et son confrère récupèrent les images de cette conférence. Puis, de retour en studio, ils rejouent eux-mêmes des questions devant la caméra — des questions qu'ils n'ont jamais posées à Castro. Et ils montent le tout : leurs fausses questions, insérées habilement entre les réponses du dictateur, pour donner l'illusion d'un face-à-face exclusif.
Le 18 décembre 1991, au journal de 20 heures, PPDA présente le résultat. « Une des équipes de la chaîne l'a interrogé hier à Cuba », affirme-t-il.
C'est faux. Personne n'a interrogé Castro.
ACTE III — Les plans de coupe qui trahissent
Le trucage aurait pu passer inaperçu. Mais des journalistes flairent quelque chose. Dès le lendemain, plusieurs enquêtes démarrent en parallèle.
Le 2 janvier 1992, un article de Télérama lève le lièvre. Puis, le 25 janvier, dans une émission de Thierry Ardisson, le journaliste Pierre Carles porte l'estocade, images à l'appui. Les fameux plans de coupe — ces moments où l'on voit le présentateur poser sa question — révèlent l'incohérence : ils ont été tournés ailleurs, après coup. Pire : une journaliste argentine, présente à la conférence de presse aux côtés de l'équipe française, confirme qu'ils n'ont posé aucune question durant toute la conférence.
Le « bidonnage » est démontré, noir sur blanc.
CONCLUSION — Le déni
Et la sentence ? Il n'y en a pas vraiment.
Aucune condamnation judiciaire. Pas de sanction officielle. PPDA, lui, ne reconnaîtra jamais une faute. Sa ligne de défense : si trucage il y avait eu, l'autorité de régulation l'aurait convoqué ; toute cette « pseudo-affaire » ne serait qu'un enchaînement de rumeurs. Deux ans plus tard, il réalisera d'ailleurs un véritable entretien avec Castro — sans jamais revenir sur le montage contesté.
Il restera des années encore à la tête du journal le plus regardé de France.
Ce que cette affaire a révélé, c'est une vérité dérangeante sur la télévision : à l'époque, fabriquer un mensonge à l'écran ne coûtait presque rien. Quelques plans de coupe, un peu de montage, et une autorité de présentateur si grande que personne, ou presque, n'osait douter.