L'été où la première chaîne de France a disséqué un alien en latex
Été 1995. Sur la première chaîne de France, des millions de téléspectateurs retiennent leur souffle. À l'écran, en noir et blanc, des images tremblantes : un corps étendu sur une table d'autopsie. Une grosse tête. De gigantesques yeux noirs. Des mains à six doigts. Deux chirurgiens en combinaison s'approchent, scalpel à la main.
On va, en direct, disséquer un extraterrestre.
Sauf que c'est un mannequin en latex fabriqué dans un appartement de Londres.
Voici l'affaire de l'autopsie de Roswell. Et la chute d'une certaine idée du sérieux télévisuel.
ACTE I — Le film qui valait de l'or
Tout commence avec un homme : Ray Santilli, producteur londonien. En 1993, il prétend posséder un trésor : un film tourné en 1947 à Roswell, au Nouveau-Mexique, juste après le crash supposé d'une soucoupe volante. Sur la pellicule : l'autopsie d'un des occupants de l'engin. Un véritable extraterrestre.
Le 26 mars 1995, une dépêche de l'AFP annonce l'existence de ce film ultra-secret. L'effet est immédiat. Une trentaine de chaînes de télévision dans le monde se ruent sur les images. Au total, le film sera vendu à vingt-sept pays : les recettes mondiales engrangées par Santilli sont estimées à trente millions de francs. En France, la première chaîne décroche les droits de diffusion — mais pour de simples extraits, pour un montant estimé à l'époque entre 200 000 et 250 000 francs.
Et pour présenter ce document, un nom : Jacques Pradel, présentateur vedette, spécialiste des affaires mystérieuses, qui lance justement une nouvelle émission mensuelle, L'Odyssée de l'étrange.
ACTE II — La grande messe du doute
Le 21 juin 1995, pour le tout premier numéro de l'émission, Pradel diffuse les images — une première mondiale. Et il fait les choses en grand.
Pour déterminer si ce corps est celui d'un extraterrestre, d'un humain malformé ou d'une supercherie, il convoque un plateau impressionnant : des médecins légistes, des généticiens, des enquêteurs américains, des spécialistes du cinéma et des effets spéciaux, des astronautes. On débat. On dissèque l'image. On pèse le pour et le contre, avec gravité.
Et le génie pervers du dispositif, c'est qu'il ne tranche pas. Les uns se laissent convaincre, les autres doutent, mais presque personne n'est catégorique. Un médecin légiste lâche même cette phrase, restée fameuse : « Si c'est une supercherie, elle est très fine. »
Le doute, savamment entretenu, fait de l'audience. Et la créature de latex devient une star de l'été.
ACTE III — Le contre-feu d'Arte
Mais tout le monde n'est pas dupe. Le 29 août, la chaîne Arte décide de planter une banderille. Elle diffuse une soirée intitulée « Extraterrestres, la preuve » — avec un faux document, soi-disant « russe », montrant lui aussi la dissection d'une créature de l'espace. Une parodie, suivie d'un débat. Le message est limpide : voilà comme il est facile de fabriquer du « vrai » faux.
La presse, elle, commence à éreinter sérieusement l'émission. Et pourtant, le 23 octobre, la première chaîne en remet une couche : après avoir commercialisé le film en cassette VHS, elle en rediffuse de larges extraits.
CONCLUSION — Le sculpteur de Manchester
Il faudra attendre dix ans. En 2005, Ray Santilli finit par avouer : le film était un faux. L'« extraterrestre » avait été fabriqué de toutes pièces par un spécialiste des effets spéciaux — un sculpteur ayant travaillé pour le cinéma et la télévision. Quelques années plus tard, un autre homme révélera que le tournage avait eu lieu dans un simple appartement londonien.
Aucune condamnation. Aucun procès. Juste une chaîne de télévision, des experts en blouse blanche, et des millions de spectateurs qui, le temps d'un été, ont accepté de croire qu'on disséquait un Martien.
L'affaire de Roswell, version française, n'aura fait qu'une victime : la frontière entre l'information et le spectacle. Et trente ans avant les réseaux sociaux, elle prouvait déjà une chose dérangeante — pour qu'un mensonge marche, il suffit de le présenter avec assez de sérieux.