Comment un match truqué a fait tomber le plus flamboyant des hommes d'affaires
Au printemps 1993, c'est l'homme le plus envié de France. Patron flamboyant, ministre, président du club de football qui va devenir champion d'Europe. Dans les sondages, c'est l'homme que les Français de moins de 30 ans rêvent d'être.
Et il va tout perdre — pour une combine minable à quelques centaines de milliers de francs.
Voici l'affaire VA-OM. Et la chute de Bernard Tapie.
ACTE I — Le roi Tapie
Bernard Tapie, au début des années 90, est partout. Homme d'affaires, repreneur d'entreprises en difficulté, ministre de la Ville sous Mitterrand, vedette de télévision. Et surtout, président de l'Olympique de Marseille, le club qu'il a hissé au sommet du football français et européen.
Le 20 mai 1993, son OM se déplace à Valenciennes pour un match de championnat. Une formalité, en apparence. Mais le contexte est brûlant : six jours plus tard, Marseille doit disputer la finale de la Coupe d'Europe des clubs champions contre l'AC Milan. L'enjeu, pour Tapie, c'est d'arriver à cette finale avec tous ses joueurs intacts, sans blessure inutile à Valenciennes.
Alors, on va « arranger » le match.
ACTE II — L'enveloppe
Autour du match, trois joueurs de Valenciennes sont approchés. Via un joueur de l'OM servant d'intermédiaire, le directeur général du club marseillais leur propose de l'argent pour « lever le pied » — ne pas trop se battre, laisser passer Marseille. Une somme de plusieurs centaines de milliers de francs est évoquée, dont une avance de 250 000 francs, remise à l'épouse de l'un des joueurs.
Mais l'un des trois joueurs, le défenseur Jacques Glassmann, ne dort pas de la nuit. Et il fait quelque chose de rare dans le football : il refuse, et il parle. Avant le match, il prévient son entraîneur, Boro Primorac. Le club de Valenciennes alerte alors les autorités, et Glassmann, lui, refuse de se taire et révélera publiquement la combine.
Le scandale est lancé.
ACTE III — Le procureur contre le roi
L'affaire devient un duel qui passionne la France : d'un côté Bernard Tapie, l'intouchable ; de l'autre, Éric de Montgolfier, procureur de Valenciennes, déterminé à ne rien lâcher.
L'enquête met au jour une histoire presque grotesque : un rendez-vous nocturne sur un parking d'hôtel, une enveloppe d'argent... retrouvée enterrée dans le jardin de la belle-famille d'un des joueurs, au fin fond du Périgord. Et Tapie qui, au lieu de se faire discret, va trop loin : il tente d'influencer le témoignage de l'entraîneur de Valenciennes. Subornation de témoin.
CONCLUSION — La sentence
Le procès se tient à Valenciennes en mars 1995. De cette période, on retiendra une formule restée attachée à Tapie, et devenue culte : « J'ai menti, mais c'était de bonne foi. »
Le 15 mai 1995, il est condamné pour corruption et subornation de témoins. En appel, la peine est fixée à deux ans de prison dont huit mois ferme, et trois ans d'inéligibilité. C'est la peine la plus sévère jamais prononcée en France dans une affaire de football.
En février 1997, Bernard Tapie entre en prison. Il purgera près de six mois. Il est le seul protagoniste de l'affaire à être effectivement incarcéré — et le premier dirigeant, dans toute l'histoire de la corruption du football français, à connaître la prison.
Le procureur de l'affaire le reconnaîtra des années plus tard, avec une franchise troublante : « Si le président de l'OM n'avait pas été Bernard Tapie, il ne serait jamais allé en prison. Les faits ne le méritaient pas. »
Le roi est tombé. Non pas pour la grandeur de ses crimes — mais peut-être, justement, pour la grandeur de l'homme qu'il était.