Comment onze millions de voitures ont triché
Imaginez une voiture qui sait qu'on est en train de la tester. Qui, le temps de l'examen, devient propre, exemplaire, irréprochable. Et qui, dès qu'elle reprend la route, se remet à polluer — jusqu'à quarante fois la limite autorisée.
Ce n'est pas de la science-fiction. C'est le Dieselgate. Et ça concernait onze millions de voitures.
ACTE I — Le diesel propre
Au début des années 2010, Volkswagen vend un rêve : le « diesel propre ». Des voitures puissantes, économes, et — promet la marque — respectueuses de l'environnement. C'est un argument marketing massif, surtout aux États-Unis, où le constructeur allemand veut conquérir le marché.
Le problème, c'est que ce rêve est techniquement très difficile à tenir. Concilier performance et faibles émissions d'oxydes d'azote, les fameux NOx, est un casse-tête. Alors, plutôt que de résoudre le problème... Volkswagen le contourne.
ACTE II — Le « defeat device »
La solution de Volkswagen est d'une perfidie technique remarquable : un logiciel truqueur. Un « defeat device », en langage réglementaire.
Ce logiciel est programmé pour détecter les conditions d'un test antipollution — la vitesse, la durée, le profil de conduite, la position du volant, autant de paramètres correspondant au cycle ultra-normalisé des examens officiels. Quand il reconnaît un test, il active la dépollution maximale : la voiture est exemplaire. Mais sur la route, en conduite réelle, le dispositif se relâche. Et les moteurs rejettent des oxydes d'azote jusqu'à quarante fois la limite légale.
Le mensonge est intégré au cœur même de la machine.
ACTE III — Les chercheurs qui ont découvert le pot aux roses
La supercherie est éventée non pas par un régulateur, mais par des chercheurs. Une ONG, le Conseil international pour des transports propres, et une équipe de l'université de Virginie-Occidentale, mesurent les émissions de ces voitures en conditions réelles. Et là, les chiffres explosent. L'écart entre le laboratoire et la route est béant.
Le 18 septembre 2015, l'agence américaine de l'environnement, l'EPA, lâche sa bombe : Volkswagen a triché. Le scandale est planétaire.
CONCLUSION — La sentence
Les conséquences sont colossales. Le PDG de Volkswagen, Martin Winterkorn, démissionne quelques jours plus tard — tout en affirmant n'avoir rien su. Le groupe reconnaît avoir installé le logiciel dans environ onze millions de véhicules dans le monde. L'action s'effondre d'un tiers.
Au total, entre amendes, dédommagements, rachats et rappels, le Dieselgate coûtera à Volkswagen plus de 30 milliards de dollars. Des millions de voitures sont rappelées.
Quant à Martin Winterkorn, la justice allemande l'a poursuivi pour fraude. Son procès s'est ouvert en 2024, près de dix ans après les faits.
Le Dieselgate aura forcé le monde entier à revoir ses tests antipollution. Mais il aura surtout révélé une vérité dérangeante : quand une machine est conçue pour mentir, ce n'est jamais la machine qui a décidé de tricher.