Un poison vendu pendant trente-trois ans
Un médicament pris par cinq millions de personnes. Vendu pendant trente-trois ans. Soupçonné d'avoir causé la mort de centaines, peut-être des milliers de gens.
Et une seule femme, médecin dans un hôpital de Brest, qui a décidé de ne pas se taire.
Voici l'affaire du Mediator.
ACTE I — La molécule
Le Mediator est un médicament dérivé des amphétamines, fabriqué par les laboratoires Servier, fondés par Jacques Servier. Officiellement, il est prescrit comme adjuvant pour les diabétiques en surpoids.
En réalité, il est massivement utilisé comme coupe-faim. Et il reste sur le marché pendant trente-trois ans, consommé par environ cinq millions de personnes.
Le problème : cette molécule attaque le cœur. Elle provoque des lésions des valves cardiaques — des valvulopathies — et de l'hypertension artérielle pulmonaire. Des maladies graves. Parfois mortelles.
ACTE II — La femme qui a compté les morts
Irène Frachon est pneumologue au CHU de Brest. À la fin des années 2000, elle remarque un schéma troublant : des patients qui ont pris du Mediator développent des problèmes cardiaques graves. Elle creuse. Elle compte. Et elle comprend l'ampleur du désastre.
En 2010, elle publie un livre au titre frontal : « Mediator 150 mg — Combien de morts ? ». Servier obtient en référé la censure du sous-titre, jugé attentatoire à sa présomption d'innocence : le livre paraît un temps avec la mention « Combien de morts ? » masquée par un bandeau. La censure sera finalement levée en appel début 2011.
Face à elle : l'un des plus grands laboratoires pharmaceutiques français. Une bataille de David contre Goliath. Frachon est isolée, attaquée, mise en doute. Mais elle ne lâche pas.
ACTE III — Le mur du déni
Le combat est long. Il faudra des années pour obtenir le retrait du médicament et la reconnaissance du scandale. Servier oppose un déni constant. Frachon, elle, dénonce un laboratoire qui « a vendu un poison mortel en toute connaissance de cause pendant plus de dix ans ».
Le scandale finit par éclater au grand jour. Et la justice s'en empare.
ACTE IV — Le procès fleuve
Le procès s'ouvre en septembre 2019 et dure jusqu'en juillet 2020. Un procès fleuve, des dizaines de parties civiles, des familles endeuillées. Au cœur des débats : combien de morts ? Les estimations varient — plusieurs centaines à plus de deux mille décès, selon les projections, en comptant valvulopathies et hypertension pulmonaire.
CONCLUSION — La sentence
Le 29 mars 2021, le tribunal correctionnel de Paris rend son jugement de première instance. Les laboratoires Servier sont reconnus coupables de « tromperie aggravée » et « homicides et blessures involontaires ». Amende : environ 2,7 millions d'euros. Versement aux victimes : 180 millions d'euros. L'agence du médicament, qui n'avait pas su protéger les patients, est elle aussi condamnée. Pour Irène Frachon, c'est une victoire — mais une victoire amère : elle juge les sanctions pénales « bien faibles » au regard de la gravité des faits.
L'histoire ne s'arrête pas là. En décembre 2023, la cour d'appel de Paris frappe beaucoup plus fort : Servier est cette fois reconnu coupable d'escroquerie, un délit dont il avait été relaxé en première instance. L'amende est nettement alourdie, et surtout le laboratoire est condamné à rembourser plus de 415 millions d'euros à l'Assurance maladie et aux mutuelles — pour avoir fait rembourser par la collectivité un médicament dangereux.
Jacques Servier, lui, est mort en 2014 — bien avant les jugements. Il n'aura jamais eu à répondre, en personne, du désastre.
Une seule chose est sûre : sans une pneumologue obstinée de Brest, personne n'aurait jamais compté les morts.