La plus grande affaire de corruption de la République
Une compagnie pétrolière d'État. Des centaines de millions détournés. Des chefs d'État africains arrosés en liquide. Un ancien ministre des Affaires étrangères, sa maîtresse, et des appartements de luxe payés par une caisse noire.
Voici l'affaire Elf. Le plus grand scandale de corruption de la Ve République.
ACTE I — Le joyau de la République
Dans les années 80 et 90, Elf Aquitaine n'est pas une entreprise comme les autres. C'est le fleuron pétrolier de la France, une société née sous la tutelle de l'État, un instrument de puissance autant qu'une compagnie privée. Elf, c'est le pétrole, mais c'est aussi la diplomatie, l'influence, et les réseaux secrets de la France en Afrique — ce qu'on appellera la Françafrique.
À sa tête, à partir de 1989 : Loïk Le Floch-Prigent. Un capitaine d'industrie brillant, puissant, intouchable. Autour de lui gravitent des hommes comme Alfred Sirven, le directeur des « affaires générales », et André Tarallo, surnommé le « Monsieur Afrique » de la firme.
ACTE II — La mécanique occulte
Le système est d'une ampleur vertigineuse. Sur chaque grand contrat pétrolier international, des commissions occultes sont prélevées. Des surfacturations sont organisées lors des rachats de sociétés. Des emplois fictifs sont distribués. L'argent transite par des caisses noires et des sociétés écrans dans les paradis fiscaux.
Où va cet argent ? Partout. Dans des appartements de luxe, des villas. Dans des dépenses personnelles somptuaires. Et surtout, dans des financements politiques — en France comme à l'étranger. Des chefs d'État africains sont arrosés : le Gabon, le Congo. Les dirigeants d'Elf défendront cette pratique comme une évidence : selon eux, on ne pouvait pas faire de pétrole en Afrique sans verser de commissions.
Au total, on parlera de 305 millions d'euros de malversations dans le seul volet principal du dossier.
ACTE III — La juge qui n'a pas lâché
L'affaire ne surgit pas d'un coup. Elle naît d'une autre enquête, au milieu des années 90 : en remontant les flux financiers d'un groupe textile, les juges d'instruction découvrent qu'Elf a renfloué cette société de façon suspecte. C'est en tirant ce fil, vers 1996, que le volet Elf s'ouvre vraiment et que le scandale éclate au grand jour. Au cœur de l'instruction : deux magistrates devenues célèbres pour leur ténacité face aux puissants, Eva Joly et Laurence Vichnievsky.
Face à elles, des prévenus en fuite. Alfred Sirven, lui, sera arrêté aux Philippines en 2001 après des années de cavale.
Et puis il y a le volet le plus romanesque : celui qui éclabousse un ancien ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, et sa maîtresse, salariée fictive d'Elf, qui touchait des sommes colossales et achetait des cadeaux de luxe sur les fonds de la compagnie.
CONCLUSION — La sentence
Le procès du volet principal se tient de mars à juillet 2003, devant le tribunal de Paris. 37 personnes sur le banc des prévenus. Le 12 novembre 2003, le verdict tombe.
Quatorze prévenus sont condamnés à de la prison ferme. Loïk Le Floch-Prigent : cinq ans de prison ferme et 375 000 euros d'amende. Alfred Sirven : cinq ans ferme et un million d'euros d'amende. André Tarallo : quatre ans ferme et deux millions d'amende. Le président du tribunal dira à Le Floch-Prigent qu'il était « la source de la plupart des détournements, que vous avez réalisés pour vous enrichir personnellement ».
Roland Dumas, condamné en première instance, sera finalement relaxé en appel.
Des dirigeants en prison, des centaines de millions évaporés — et pourtant, les retombées politiques de l'affaire resteront étonnamment limitées. Comme si, au sommet, certains réseaux étaient simplement... trop gros pour tomber.