Le jour où la douane a fait dérailler le cyclisme mondial
Une petite route de campagne, à la frontière franco-belge. Un matin d'été. Une voiture aux couleurs d'une grande équipe cycliste. Et dans le coffre, de quoi faire tomber tout un sport.
Voici l'affaire Festina. Le Tour de France 1998. Le Tour empoisonné.
ACTE I — Le coffre
8 juillet 1998, au petit matin. À trois jours du grand départ du Tour de France, donné cette année-là à Dublin, une voiture est arrêtée par les douaniers français à la frontière belge. Au volant : Willy Voet, soigneur de l'équipe Festina — l'une des meilleures du monde.
Ce qui devait être un contrôle de routine devient une affaire d'État. Dans le coffre, les douaniers découvrent un véritable arsenal : plus de 400 doses de produits dopants. Environ 234 ampoules d'EPO, des dizaines de doses d'hormones de croissance, de testostérone, des amphétamines, des corticoïdes.
Pas pour un homme. Pour toute une équipe.
ACTE II — Les aveux
Willy Voet est placé en garde à vue. Il tient trois jours. Puis il craque, et raconte tout : au sein de Festina, le dopage n'est pas un accident individuel. C'est un système. Organisé. Médicalisé. Géré, dosé, planifié pour toute l'équipe.
Selon le récit du directeur sportif de l'équipe, lorsqu'on annonce à la star, Richard Virenque, l'arrestation de Voet, sa réaction porte d'abord sur une seule chose — ses produits : « Comment va-t-on faire ? »
ACTE III — Le Tour qui déraille
La direction du Tour exclut toute l'équipe Festina. Mais le mal est fait : l'enquête s'étend. La police perquisitionne les hôtels des équipes en pleine course. Des coureurs sont placés en garde à vue. Des équipes entières se retirent, écœurées ou paniquées.
Le peloton se révolte, fait grève, refuse de rouler. Le plus grand événement cycliste du monde se transforme en chronique judiciaire à ciel ouvert. On ne parle plus que de ça pendant trois semaines.
ACTE IV — Le podium fantôme
Le Tour 1998 finit par s'achever. Un vainqueur est sacré sur les Champs-Élysées.
Mais les années suivantes révéleront l'ampleur du mensonge : ce podium, comme une grande partie du peloton, était lui aussi chargé. Festina n'était que l'arbre qui cachait la forêt.
D'ailleurs, dans les mois et années qui suivent, la quasi-totalité des coureurs de l'équipe Festina ont fini par reconnaître s'être dopés à l'EPO pendant ce Tour.
CONCLUSION — Une claque salutaire
Le procès, en 2000, débouche sur des peines de prison avec sursis — de quelques mois — pour le soigneur, le directeur sportif et plusieurs responsables. Willy Voet écope d'une dizaine de mois avec sursis et d'une amende. Pas de lourdes peines de prison ferme.
Mais l'affaire Festina a fait quelque chose que rien n'avait réussi avant : elle a brisé l'omerta. Pour la première fois, le grand public découvrait l'ampleur industrielle du dopage. C'est de ce séisme qu'est née la lutte antidopage moderne, avec la création d'une agence mondiale dédiée.
Le Tour empoisonné aura coûté son innocence au cyclisme. Mais c'est peut-être ce poison qui, à terme, l'aura forcé à se soigner.