Le ministre anti-fraude qui cachait un compte en Suisse
L'homme dont c'est le métier de traquer les fraudeurs du fisc. L'homme qui jure, la main sur le cœur, devant la représentation nationale, qu'il n'a jamais eu le moindre compte caché.
Et qui ment. Depuis le début.
Voici l'affaire Cahuzac.
ACTE I — Le croisé
Jérôme Cahuzac est nommé ministre du Budget. C'est l'homme des finances publiques, celui qui doit faire rentrer l'argent dans les caisses de l'État. Et surtout, il s'est forgé une réputation : celle du héros de la lutte contre l'évasion fiscale. Le croisé qui pourchasse les Français qui planquent leur argent à l'étranger.
L'image est parfaite. Trop, peut-être.
ACTE II — L'enregistrement
Décembre 2012. Le site d'information Mediapart publie une accusation explosive : le ministre du Budget détiendrait, depuis des années, un compte bancaire non déclaré en Suisse, à l'UBS de Genève — avant de déplacer ses avoirs vers Singapour.
Mediapart sort même un enregistrement, daté d'une douzaine d'années plus tôt, où une voix — celle de Cahuzac, affirme le journal — s'inquiète de son compte « ouvert à l'UBS ».
La réaction du ministre ? Le déni total.
ACTE III — « Je n'ai jamais eu de compte à l'étranger »
Cahuzac dément avec une assurance spectaculaire. Il se dit victime d'une « chasse à l'homme ». Et il va jusqu'au bout de l'audace : le 5 décembre 2012, devant l'Assemblée nationale, les yeux dans les yeux des députés, il déclare :
« Je n'ai jamais eu de compte à l'étranger, ni maintenant, ni avant. »
Le ministre du Budget ment à la représentation nationale. En direct.
ACTE IV — L'aveu
Mais l'expertise de la police conclut que la voix de l'enregistrement est probablement la sienne. L'étau se resserre.
Le 19 mars 2013, une information judiciaire est ouverte. Le jour même, Jérôme Cahuzac quitte le gouvernement — officiellement sur sa demande, en réalité poussé vers la sortie par l'exécutif.
Et le 2 avril 2013, Jérôme Cahuzac s'effondre. Il avoue. Devant les juges, puis dans un communiqué : il reconnaît avoir été « pris dans une spirale du mensonge ». Le compte existait bel et bien. Il contenait environ 600 000 euros.
Le croisé anti-fraude était lui-même un fraudeur.
CONCLUSION — La sentence
La justice, cette fois, ne le rate pas.
En 2016, le tribunal correctionnel de Paris le condamne à trois ans de prison ferme et cinq ans d'inéligibilité. Le président du tribunal estime que sa faute est « d'une extraordinaire gravité » : en tant que ministre du Budget, il incarnait la lutte contre la fraude fiscale.
En appel, en mai 2018, la peine est précisée : quatre ans de prison dont deux fermes, cinq ans d'inéligibilité et 300 000 euros d'amende. La partie ferme sera ensuite aménagée — sous bracelet électronique, par le juge d'application des peines — sans passage par la case prison.
Le héraut anti-fraude n'aura pas connu la cellule, mais le bracelet à la cheville. Et la chute, elle, fut totale.
Reconverti, il a repris la médecine. Il a même retenté la politique en 2024 — sans succès. Mais son nom, lui, restera à jamais synonyme d'une seule chose : le mensonge de trop.