L'escroc dont la mort a failli renverser la République
Un escroc de génie. Des millions envolés. Un cadavre dans un chalet enneigé. Et trois semaines plus tard, des émeutes sanglantes en plein cœur de Paris, qui manquent de faire tomber la République.
Voici l'affaire Stavisky. 1934.
ACTE I — L'homme aux relations
On l'appelle « le beau Sacha ». Alexandre Stavisky est un escroc élégant, charmeur, né en Ukraine, arrivé en France pour conquérir Paris. Et il y parvient — à sa façon.
Son génie, c'est le réseau. Stavisky a ses entrées partout : dans la presse, dans la police, et surtout dans la politique. Des députés, des notables, des hommes influents gravitent autour de lui. Cette toile de complicités lui permet de monter des escroqueries de grande envergure pendant des années, sans jamais être vraiment inquiété.
ACTE II — Les faux bons de Bayonne
Son chef-d'œuvre : le Crédit municipal de Bayonne.
Le 23 décembre 1933, le directeur de cet établissement est arrêté pour avoir mis en circulation de faux bons au porteur — pour un montant vertigineux : 261 millions de francs.
Mais l'enquête révèle vite que le directeur n'est qu'un exécutant. Le véritable cerveau, c'est Stavisky. Un montage de type pyramide de Ponzi qui lui a permis de détourner plus de 200 millions de francs, sous la surveillance complice d'élus locaux.
Le « beau Sacha » est désormais l'homme le plus recherché de France.
ACTE III — Le chalet de Chamonix
8 janvier 1934. On retrouve Alexandre Stavisky agonisant dans un chalet de Chamonix. Une balle dans la tête. Transporté à l'hôpital dans un état désespéré, il meurt le lendemain, le 9 janvier.
La version officielle : suicide. Il se serait tiré une balle pour échapper à la justice.
Mais presque personne n'y croit. L'opinion publique flaire autre chose : et si on avait fait taire Stavisky pour l'empêcher de dénoncer ses complices haut placés ? Un escroc qui connaissait tant de secrets, retrouvé mort juste avant de pouvoir parler... La thèse de l'assassinat commandité s'installe et ne quittera plus l'affaire.
ACTE IV — Le 6 février
Et c'est là que le scandale financier devient une crise d'État.
La IIIe République est déjà fragile, usée, soupçonnée de corruption. La mort de Stavisky met le feu aux poudres. L'extrême droite, l'Action française en tête, s'empare de l'affaire — d'autant que Stavisky était juif, ce qui déchaîne une vague de propagande antisémite et xénophobe. Le slogan : « À bas les voleurs ! »
Le gouvernement tombe le 27 janvier. Puis, le 6 février 1934, des milliers de manifestants des ligues convergent vers la place de la Concorde, déterminés à marcher sur la Chambre des députés.
La répression est brutale. Le bilan de la nuit est lourd et toujours discuté selon les sources : une quinzaine de morts et plus d'un millier de blessés. La République vacille pour de bon.
CONCLUSION — Le procès et l'ironie de l'Histoire
Le procès s'ouvre en novembre 1935 : 250 témoins, une cinquantaine d'avocats, une vingtaine d'inculpés — dont des députés et la veuve de l'escroc.
Mais l'homme au centre de tout, lui, est mort. On ne jugera jamais le beau Sacha.
L'ironie de l'Histoire, c'est ce qui suit. Face à la menace que les émeutes du 6 février ont révélée, les gauches se rassemblent. De cette peur naîtra le Front populaire, victorieux en 1936.
Un escroc mort dans la neige aura, sans le vouloir, redessiné le paysage politique de la France.