Quand l'État a su, et a laissé faire
Imaginez qu'on vous soigne. Qu'on vous transfuse un produit censé vous maintenir en vie. Et que ce produit, on le sache déjà contaminé par un virus mortel.
Imaginez maintenant que ceux qui le savaient aient laissé faire — par calcul, par lenteur, par intérêt.
C'est l'affaire du sang contaminé. L'un des scandales sanitaires les plus graves de l'histoire de France.
ACTE I — Le virus et le calcul
Nous sommes en 1984-1985. Une nouvelle maladie terrifie le monde : le sida. On comprend peu à peu qu'elle se transmet par le sang. Or, des milliers de personnes dépendent, pour vivre, de produits sanguins : les hémophiles.
Fin 1984, une découverte change tout : chauffer les extraits de plasma permet d'inactiver le virus. La solution existe. Mais en France, les capacités de traitement sont insuffisantes, et le pays refuse d'importer du sang étranger pour protéger son industrie nationale.
Résultat : des produits non chauffés, donc potentiellement contaminés, continuent d'être distribués.
ACTE II — Ce que disaient les notes
Le plus glaçant, ce sont les documents internes.
Le 8 mai 1985, le secrétaire d'État à la Santé et son conseiller adoptent une position écrite sur le dépistage des donneurs. Ils notent que le dépistage systématique aurait, selon eux, « plus d'inconvénients que d'avantages » d'un point de vue sanitaire — tout en reconnaissant un « risque politique » majeur à ne pas l'instaurer. Et ils ajoutent qu'il faut une stratégie qui « préserverait les intérêts de l'industrie nationale ».
Traduction : on pèse le coût, l'industrie, la politique. Pendant ce temps, le virus circule.
Quand le Premier ministre annonce enfin le dépistage obligatoire des donneurs, à partir du 1er août 1985, il est déjà trop tard : l'essentiel des contaminations a déjà eu lieu. Et l'arrêté ne concerne pas les stocks déjà constitués.
ACTE III — Le bilan
Les chiffres donnent le vertige. Selon l'Association française des hémophiles, environ 1 350 hémophiles ont été contaminés, et près de 1 000 en sont morts. D'autres estimations parlent de milliers de personnes contaminées au total, en comptant les transfusions classiques.
Le scandale éclate le 25 avril 1991, quand la journaliste Anne-Marie Casteret révèle, preuves à l'appui, que le Centre national de transfusion sanguine a sciemment distribué des produits contaminés.
ACTE IV — « Responsable mais pas coupable »
La justice se met en marche. En 1992, l'ancien directeur du centre de transfusion et un autre responsable sont condamnés à quatre ans de prison, dont deux fermes.
Mais les regards se tournent vers les politiques. Trois noms : l'ancien Premier ministre, l'ancienne ministre des Affaires sociales, l'ancien secrétaire d'État à la Santé.
En novembre 1991, l'ex-ministre des Affaires sociales déclare à la télévision se sentir « profondément responsable » mais ne pas se sentir « coupable ». Les médias et les caricaturistes synthétiseront ses mots en une formule dévastatrice, restée dans toutes les mémoires : « responsable, mais pas coupable ».
CONCLUSION — Une justice à deux vitesses
En 1999, les trois responsables politiques sont jugés — non pas devant un tribunal ordinaire, mais devant la Cour de justice de la République, une juridiction d'exception réservée aux ministres.
Le verdict tombe le 9 mars 1999. Les deux principaux ministres sont relaxés. Le troisième, l'ancien secrétaire d'État à la Santé, est le seul condamné : acquitté de cinq des sept chefs, il est reconnu coupable pour les deux autres — dont un homicide involontaire, celui d'une enfant contaminée. Mais la Cour le dispense de peine, estimant qu'il n'avait pas bénéficié de la présomption d'innocence pendant l'instruction.
Concrètement : personne, parmi les responsables politiques, n'ira en prison.
Pour les victimes et leurs familles, le jugement est une gifle. Et il laisse une question suspendue, qui n'a jamais vraiment trouvé de réponse : quand l'État sait, et laisse faire — qui est coupable ?