Comment un dictateur déchu a fait tomber un président français
Un président de la République française. Un empereur autoproclamé d'Afrique centrale. Et une poignée de diamants qui, en passant de l'un à l'autre, allaient faire basculer une élection présidentielle.
Ce n'est pas un roman. C'est l'affaire des diamants de Bokassa. Et elle commence par une trahison.
ACTE I — Le chasseur et l'empereur
Au début des années 70, Valéry Giscard d'Estaing est ministre des Finances. C'est un homme brillant, racé, promis aux plus hautes fonctions. Il a aussi une passion : l'Afrique, et la chasse au gros gibier.
Là-bas, il a un ami. Un ami encombrant : Jean-Bedel Bokassa, président — bientôt empereur autoproclamé — de la République centrafricaine. Ancien de l'armée coloniale française devenu maître absolu de son pays, Bokassa reçoit le Français, l'invite à chasser, le couvre de présents.
En 1974, Giscard est élu Président de la République. Le premier chef d'État africain à qui il rend visite, c'est Bokassa. L'amitié continue. Les cadeaux aussi.
Mais en 1979, l'empereur devient un problème. Son régime est accusé d'atrocités. La France décide de le lâcher : en septembre 1979, des parachutistes français renversent Bokassa et le remplacent par un autre homme. L'empereur, trahi, part en exil. Et il est furieux.
ACTE II — La note du Canard
10 octobre 1979. L'hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné publie un document explosif : une note signée Bokassa, datée de 1973. Elle affirme que Giscard, alors ministre des Finances, a reçu en cadeau une plaquette de diamants de 30 carats, estimée à environ un million de francs de l'époque.
La semaine suivante, le Canard en remet une couche : d'autres diamants auraient été offerts, lors de plusieurs déplacements à Bangui entre 1970 et 1975. Au moins quatre livraisons.
Le scoop est signé par le journaliste Claude Angeli. La source remonte à un ancien proche de Bokassa, écœuré par ce qu'il a vu. C'est devenu un cas d'école du journalisme d'investigation et de la protection des sources.
Et le Président ? Il choisit le mépris.
ACTE III — Le mépris
Pendant des semaines, Giscard laisse l'affaire enfler sans répondre vraiment. Puis, le 27 novembre 1979, il oppose ce que la presse appellera un « démenti catégorique et méprisant » : il faut, dit-il en substance, « laisser les choses basses mourir de leur propre poison ». Les diamants ? De petites pierres sans grande valeur. Des cadeaux protocolaires. Rien de plus. Sa ligne, plus tard résumée dans une formule restée célèbre : il n'est pas à la disposition de ceux qui l'attaquent ou le calomnient.
Le problème, c'est que le donateur, lui, ne se tait pas.
Depuis son exil, Bokassa contredit le Président français point par point. Non, dit-il, pas de petites pierres : des diamants de 10 à 20 carats. Il en aurait offert à la famille Giscard plus qu'à quiconque. Et il lâche cette phrase, parlant des Giscard : « Je les ai gâtés. Ils sont pourris. »
CONCLUSION — La sentence des urnes
Il n'y aura pas de procès. Pas de condamnation pénale. Giscard reconnaîtra plus tard avoir reçu ces diamants — sans valeur, selon lui.
Mais il existe un autre tribunal : celui des électeurs.
En 1981, Bokassa choisit son moment. À la veille du second tour de la présidentielle, l'ancien empereur accorde une interview destinée à empêcher la réélection de Giscard. « Je règle mes comptes avec ceux qui ont provoqué ma chute. »
Quelques jours plus tard, Valéry Giscard d'Estaing perd l'élection face à François Mitterrand.
Les diamants n'ont jamais conduit personne en prison. Mais ils ont peut-être coûté un second mandat à un président de la République. Et ça — c'est une forme de justice.